Description
La réputation mondiale de Saint-Emilion pour ses vins ne saurait faire oublier qu’elle est une cité médiévale remarquable, classée depuis 1999 au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Laurent Frontère, artiste-peintre, vous brosse ici l’histoire de ses monuments qu’il a peints au gré de longs vagabondages. Avec malice, il glisse quelques succulentes anecdotes puisées dans un passé historique exceptionnel.
Extrait :
Petite préface sentencieuse que vous pouvez sauter
Ces promenades constituent le regard extérieur d’un travailleur saisonnier attentif. Mon activité artistique m’a en effet conduit à peindre le patrimoine architectural aquitain, et en particulier celui de Saint-Émilion dont j’ai longuement arpenté les rues. Je vous livre ici au travers d’un portrait intime bienveillant mais parfois irrévérencieux, un guide touristique un peu particulier.
J’aimerais pourtant que ce portrait ait le caractère amoureux des carnets de Léo Drouyn qui, de 1836 à 1895, a dépeint ces mêmes lieux avec un talent remarquable ; ses dessins ont gagné avec les ans une patine incomparable et gardent aussi les stigmates d’un incendie qui a failli les détruire, té-moignant du charme romantique de lieux alors laissés à l’abandon faute de moyens et d’intérêt pour leur préservation, ce dont Drouyn se lamentait.
Les temps ont changé : aujourd’hui, Saint-Émilion est devenu un site touristique de réputation mondiale. Le souci de sa conservation maintient son devenir sur un fil : mettre la ville sous cloche serait la vider de sa vie, la momifier, ne pas l’entretenir ne serait pas moins criminel que de céder à quelque mode outrageuse en matière d’aménagement urbain ; sans compter les effets pernicieux de l’affluence touristique intense sur l’authenticité d’un lieu et des rapports humains. Saint-Émilion est assurément un lieu chargé d’histoire – ce cliché n’est pas, ici, totalement galvaudé. Les gens du cru ont su sagement faire disparaître ce qui enlaidit tant de paysages urbains : fils électriques, signalétique et affichage disgracieux, éclairages trop visibles. Ils ont cultivé l’unité architecturale : volets blancs sur fond de pierre rehaussé par le vert de la végétation et de quelques épis de faîtage. D’autres cités seraient bien inspirées de copier cet exemple, car développer une culture du respect des lieux ne nécessite pas de coûteux et hasardeux travaux d’embellissement.
Que les habitants de Saint-Émilion gardent donc leur âme et conservent çà et là quelques vieux murs lépreux, quelques bâtiments à l’abandon, quelques touffes de cymbalaire et de muflier. Ils cultiveront ainsi la sagesse des anciens Grecs, laquelle tenait en ces mots : rien de trop !
L’ouvrage contient un ensemble cohérent de dessins et de peintures autour des paysages et monuments de la ville de Saint-Émilion. Nous en avons retenu trois.

La Tour du Roy
(vue depuis le tertre de la Tente)
Il s’agit du donjon d’un château élevé au XIIIe siècle à la demande du roi Henri III d’Angleterre. D’une hauteur de 32 mètres, il offre une belle vue sur l’ensemble de la ville. De style roman, sa sobriété militaire fait foin de toute fioriture. Ladite tour servit d’hôtel de ville jusqu’en 1608. Avec les remparts, elle est classée monument historique depuis 1886.
Le Roy en question est bien le roi d’Angleterre ; il est donc très surprenant que le blason de la ville, restée si longtemps sous domination anglaise, soit parsemé de fleurs de lys. En fait, ce blason est une invention récente : dans les années 1920, un directeur d’école se lamentant du fait que Saint-Émilion ne possédait plus de blason officiel, se fit fort d’en créer un, avec la complicité d’un archiviste parisien. Son adoption par la municipalité d’alors souleva un vent de protestation. On amenda ledit projet : on retira au saint ermite, qui figurait sur son tapis de fleurs de lys, ses attributs incongrus (mitre, crosse et riches vêtements), on rajouta un léopard évoquant l’aimable allié anglais ainsi qu’un croissant, rappelant que Saint-Émilion était la filleule de Bordeaux. Mais le mal était fait : les fleurs de lys, symbole d’une allégeance à une France, occupant indésirable, sont toujours là, solidement accrochées !

La Grande muraille
Au XIIe siècle, deux congrégations se sont établies à Saint-Émilion : les Cordeliers, qui sont des Franciscains, et les Jacobins, qui sont des Dominicains. Ces derniers installèrent leur couvent hors les murs. Les ruines connues sous le nom de Grande muraille sont le seul reste de leur large église, en l’occurrence le mur nord. Elle voisinait avec la Porte bourgeoise, détruite en 1846. L’édifice, du XIVe, fut détruit en 1341, probablement pour « empêcher les ennemis du roi de s’y abriter ». Par la suite, les Dominicains s’établirent non loin de la Porte Brunet, dans l’enceinte de la ville, avec l’assentiment des rois d’Angleterre. La paroi, incongrue, parfaitement d’aplomb, a résisté à l’épreuve du temps ; elle est soutenue par quatre solides contreforts ; une maison s’y adosse dont on ne saurait dire si elle constitue un contrefort supplémentaire efficace. Sur fond de vigne, la silhouette que dessinent les trois arcs en ogive est pratiquement aussi indissociable de l’image de la cité que ne l’est la silhouette du clocher de l’église monolithe. La ruine de la baie centrale semble faire peser une menace sur l’ensemble du vestige et contribue à l’attrait qu’il exerce sur le visiteur.

La porte de la Cadène
Cadène signifiant chaîne (catena en gascon), on pourrait penser qu’une chaîne en travers de la porte pouvait en limiter le passage, aux véhicules tout au moins. Erreur ! Le nom serait celui du propriétaire de la maison attenante au XIIIe siècle, Guillaume Renaud de la Cadène. Cette maison présente des pans de bois remarquables uniques dans la cité. La fonction de cette porte située à l’intérieur des remparts est bien mystérieuse ; elle semble marquer la séparation de la cité entre la partie basse, plus ancienne, et la partie haute.